Avec la propagation de la COVID-19, peut-on parler d’une véritable pause santé pour la nature?
Avec la propagation de la COVID-19, peut-on parler d’une véritable pause santé pour la nature?

COVID-19: l’humain devra revoir son mode de vie «débridé»

Louis-Denis Ebacher
Louis-Denis Ebacher
Le Droit
La Commission de la capitale nationale (CCN) a fermé les accès au parc de la Gatineau et aux stationnements de la ceinture de verdure d’Ottawa. Les stations de ski sont fermées, et les villégiateurs provenant des villes ne sont plus les bienvenus dans les secteurs ruraux. Peut-on parler d’une véritable pause santé pour la nature?

«D’un côté, oui», répond Christian Messier, professeur au Département des sciences naturelles et détenteur de la Chaire de recherche du Canada sur la résilience des forêts face aux changements globaux de l’UQO.

«On observe un phénomène intéressant de diminution de la pollution. Des animaux se rapprochent des villes. Le milieu humain est peu ou pas occupé. Les coupes forestières sont arrêtées partout. On peut s’attendre à une légère diminution de Co2 pendant cette période de réduction d’activité humaine. Mais c’est relativement petit à l’échelle planétaire. La grande question, c’est: ‘Est-ce qu’on va reprendre nos vieilles habitudes?’»

Selon le professeur, cette crise sert de test aux humains. S’il fait de la résilience des forêts sa spécialité, les derniers jours lui inspire des notions pouvant s’appliquer à la résilience humaine. «Exploiter à volonté (la nature) ‘versus’ la résilience. C’est un peu la vengeance de la nature contre nous. C’est bien connu que la nature régule des espèces qui vivent avec trop d’abondance. Que ce soit l’humain ou d’autres espèces animales ou végétales.»

M. Messier ose garder espoir. Les pouvoirs politique et économique doivent apprendre de la crise actuelle. «Plus on se rapproche de la nature, plus on la consomme et l’exploite, plus on se rapproche de virus. On ne peut pas détruire la nature sans conséquence. Le virus va sauter sur l’humanité si on continue toujours de s’en rapprocher et de la ‘consommer’ de cette façon.»

Selon le chercheur, la probable transmission de la COVID-19 de l’animal à l’homme représente bien un manque de respect envers la nature.


« On peut s’attendre à une légère diminution de Co2 pendant cette période de réduction d’activité humaine. Mais c’est relativement petit à l’échelle planétaire. »
Christian Messier

Vallée de l’Outaouais

Sur le plan strictement écologique, et sans minimiser les impacts économiques liés à la crise, la suspension des coupes forestières en Outaouais va donner une brève pause aux écosystèmes, dit M. Messier. Il est encore difficile de mesurer l’impact de la diminution de l’activité humaine dans le parc de la Gatineau, la ceinture de verdure ou les autres forêts de la région.

«Mais on sait, par exemple, que le loup se déplace dans les corridors forestiers où il y a peu d’hommes, car il en a peur. Dans trois ou quatre mois, on pourrait trouver des loups dans ces secteurs. C’est l’espèce la plus influencée par la présence humaine. C’est une bonne nouvelle parce qu’elle participe à la santé de l’écosystème, et ce même écosystème est lié à la présence des prédateurs. Le chevreuil malade sera la proie du loup - plus présent - et ne se reproduira pas. C’est le contraire de la chasse humaine, dont le but est souvent de capturer le plus beau spécimen, soit celui qui pourrait avoir la meilleure descendance génétique.»

Mais, quelques semaines, voire quelques mois, sont une période très courte à l’échelle écologique.

C’est l’humain qui doit changer, bien avant la nature.

«Échanges débridés»

«À long terme, quand on force les gens à changer de comportement, ça perdure. L’exemple du télétravail, de la réduction de la circulation, de la diminution des voyages peut avoir un impact positif sur les diminutions de Co2. Mais trois ou quatre mois, c’est minime. C’est surtout le changement du comportement des humains qui fera la différence. On se pense totalement immunisés aux phénomènes naturels. Pensons aux voyages. On se permettait d’aller n’importe où. Ça va changer.»

Ces mêmes voyages de masse ajoutés aux échanges commerciaux «débridés» à travers le monde ont déjà fait des ravages, bien avant cette pandémie.

«Pensons aux insectes exotiques qui détruisent les espèces d’arbres de chez nous, comme l’érable à sucre. Échanger avec d’autres pays, ça fait cela. En Europe, 50% des espèces d’arbres vont disparaître à cause d’échanges commerciaux débridés. Les insectes peuvent voyager dans nos vêtements, dans les conteneurs des bateaux, dans nos bottes, nos bagages. Il y a présentement une véritable pandémie chez certaines grenouilles du pays. C’est aussi à cause d’échanges commerciaux débridés.»

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Quelques semaines, voire quelques mois, sont une période très courte à l’échelle écologique.

FAIRE CONTRE MAUVAISE FORTUNE, BON COEUR

Dans l’Est ontarien, le président de Boisés Est incite la population confinée à s’attarder à la nature qui entoure son milieu, qu’il soit en ville ou en campagne.

Faire contre mauvaise fortune, bon coeur. Le président de l’organisme, Jean Saint-Pierre, «ose croire» que cette quarantaine généralisée fera réfléchir les individus sur la valeur réelle de la nature. «Que les gens portent une attention particulière à ce qui les entoure, à ce qu’ils ne voient pas en temps normal.»

Le printemps ramène les merles d’Amérique, les carouges à épaulettes et les bernaches, bien visibles en Outaouais et dans l’Est ontarien.

«Indirectement, les gens ont plus de temps et peuvent porter plus d’attention à ce qui les entoure. J’espère qu’on va apprécier la nature et la forêt, s’attarder à regarder éclore les bourgeons. Les gens doivent prendre du repos de leur rythme de vie accéléré.»

Boisé Est fait la promotion de l’aménagement durable et de la protection des boisés privés. À court terme, il n’entrevoit pas de bénéfice direct de la plus grande absence humaine dans les centres de villégiature. «Ce serait plus visible si on était dans une saison de chasse, ou si l’absence était grandement prolongée.»