Simon Girard est professeur en génétique à l’UQAC
Simon Girard est professeur en génétique à l’UQAC

COVID-19: et le bonheur, lui?

Simon Girard est professeur en génétique humaine à l’Université du Québec à Chicoutimi. Il enseigne le cours d’évolution et s’intéresse à l’impact de plusieurs concepts de biologie évolutive sur les humains. Dans un contexte de pandémie mondiale, nous lui avons posé quelques questions afin de savoir comment il vit la situation, d’abord, et ensuite, à quel point elle pourra avoir un impact sur les individus.

Q: Vous êtes professeur à l’Université du Québec à Chicoutimi et jeune père, comment vivez-vous cette période de confinement ?

R: Comme plusieurs millions d’autres individus, je limite le plus possible mes déplacements. Comme l’université a suspendu ses activités, j’essaie de trouver du temps par ci et par là pour continuer mes activités de recherche. Par contre, je me concentre essentiellement sur mes deux projets de recherches les plus importants. Je travaille sur le premier depuis plus de six ans déjà ; il s’appelle Annaëlle. Le deuxième, un peu moins mature, mais tout aussi turbulent, s’appelle Adéline !

Q: Comme réfléchir et philosopher font partie de votre vie, est-ce que ça modifie votre expérience avec vos proches ?

R: Cette question en dit long sur l’importance relative de mon rôle dans la présente situation. Pendant que plusieurs milliers d’individus travaillent d’arrache-pied afin d’enrayer la pandémie, moi je suis assis dans mon sous-sol et je pense.

Il est certain que ce genre d’évènement nous amène à regarder le monde qui nous entoure avec un regard différent. Et c’est si facile de se dire qu’on aurait donc dû faire les choses de manière différente. Je crois que maintenant, ce qu’on peut faire, c’est de regarder en avant et de se serrer les coudes ensemble (à distance évidemment) pour trouver des solutions.

Q: Nous sommes en pleine pandémie dont l’issue n’est pas encore connue. Comment voyez-vous le comportement de la population ?

R: L’humain est une bibitte vraiment fascinante ! Je le dis souvent. Dans le contexte actuel, je suis ravi de voir que l’isolement fait ressortir nos points communs plutôt que nos différences. Soudainement, à cause d’un tout petit virus microscopique, tout le monde se retrouve dans le même bateau. Et jusqu’à présent, on rame presque tous ensemble. Je n’aurais pas nécessairement misé là dessus il y a quelques mois.

Q: Qu’est-ce que ça vous apprend, jusqu’à maintenant, sur vos semblables ?

R: La biologie évolutive est l’une de mes passions. Comme plusieurs le savent, il y a un concept très fort en évolution qui dit que « les plus forts survivent ». On appelle ça la sélection naturelle. Par contre, on entend moins souvent parler du concept de la sélection de groupe. Ce concept propose qu’à l’intérieur d’une espèce, les individus ont tendance à se regrouper. Ce qui est fascinant, c’est qu’au long terme, les groupes qui incluent un grand nombre d’individus qui collaborent ensemble seront favorisés lorsqu’on compare avec des groupes d’individus qui ne collaborent pas. Je crois que la situation actuelle ne pourrait pas mieux illustrer ce concept !

Q: Le changement d’habitudes, la privation de certaines choses qui sont chères et le confinement, quels impacts cela peut avoir sur la suite de notre vie ?

Les évènements actuels nous font réaliser que l’équilibre qui maintient notre société en place n’est pas aussi stable qu’on pourrait le penser. Dans ce contexte, il faudrait peut-être se regarder dans le miroir. Je me plais à penser que plusieurs d’entre nous utiliseront cette occasion pour prendre un peu de recul et se remettre quelque peu en question. La nature nous envoie un pas pire « wake-up call », ça serait bien de le prendre. On décroche un peu de Netflix ? Juste une heure ou deux !

Q: Il y a des religieux, des intellectuels et autres analystes qui croient que l’être humain va revenir à d’autres valeurs. Faut-il y accorder de l’importance ou si le monde va plutôt se remettre à tourner comme avant ?

R: Dans un système en déséquilibre, je crois qu’il est logique d’aspirer à revenir à l’état initial, l’état d’équilibre, avant toute chose. Par contre, certains déséquilibres peuvent être assez forts pour empêcher un retour à l’état initial exact. Est-ce que c’est le cas présentement ? Il n’est pas possible de le prévoir. Mais je crois que pour plusieurs d’entre-nous, il y aura un avant COVID-19 et un après COVID-19. Un peu comme ce fut le cas avec les attentats du 11 septembre 2001. On va s’en remettre, c’est certain, mais il faut prévoir un lendemain de veille assez « rough ».

Q:  Est-ce que certains penseurs ne profitent pas de la crise pour condamner le capitalisme, la mondialisation et notre mode de vie ?

R: Je crois que le travail du penseur est sensiblement le même que celui du scientifique ; remettre en question le monde qui l’entoure afin de mieux le comprendre. À mon avis, il est trop tôt pour tout remettre en question. La priorité devrait être tournée vers la gestion actuelle de la situation. Il y a fort à parier qu’on entendra parler de la crise COVID-19 longtemps après sa résolution et on aura alors toutes les opportunités requises pour faire des remises en question. Je me permets quand même de lancer une petite question comme ça, parce que je suis un peu baveux. Est-ce qu’on peut penser qu’un système économique qui ne tolère pas un ralentissement (aussi extrême soit-il) de quelques semaines, voire quelques mois, pourrait être perfectible ?

Q: Les gènes de la production, de la consommation et des désirs qui sont ancrés dans l’ADN d’une grande majorité de la population peuvent-ils en être modifiés ?

Enfin une question dans mon domaine ! Il a été démontré à plusieurs reprises que les traits qui définissent la personnalité des gens sont hautement génétiques. Si je suis « grumpy » quand je me lève le matin, c’est évidemment à cause de mes gènes, n’est-ce pas ? Blague à part, il serait réducteur de penser que la personnalité des gens est uniquement due à la biologie de leur génome. Elle est façonnée par les expériences vécues, par les gens rencontrés et par les obstacles surmontés. Les gènes eux-mêmes ne changeront pas suite à la COVID-19. Mais tout le reste, pourquoi pas ?

Simon Girard prend du temps avec ses deux plus importants projets de recherche, Adéline, 2 ans, et Annaëlle, 6 ans.

Q: Cette période de confinement et d’isolement va-t-elle changer nos rapports avec l’autre qui représente un obstacle ou un danger dans cette crise ?

R: En biologie évolutive, on définit les espèces les plus « évoluées » comme étant des espèces qui ont traversé plusieurs transitions majeures. Au cours de ces transitions, les individus se regroupent et se spécialisent. Dans ce contexte, je suis super bon pour expliquer des notions de biologie évolutive à un auditoire, mais je suis complètement nul pour réparer une fuite d’eau dans ma salle de bain ou bien pour entretenir ma voiture. Que je le veuille ou pas, j’ai besoin de l’autre. Oui, l’autre peut me transmettre des virus, ce n’est pas « full chill » ! Mais il peut m’apporter tellement plus que je serais complètement abruti sans lui !

Q: Est-ce que l’idée du coronavirus nous place face à la mort, un sujet tabou dans nos sociétés ?

R: Dans notre monde de médecine moderne, la mort est devenue l’ultime ennemi. Avant, on mourrait de vieillesse. Maintenant, on meurt toujours quelque chose avec un diagnostic médical précis. C’est certain qu’il y aura des décès liés au coronavirus et c’est déplorable. Mais ce genre de situation nous rappelle que nous vivons dans un monde où la santé des populations demeure fragile. Ça prend des fois des évènements marquants pour nous le rappeler.

Q: S’il n’y a pas de changements dans nos modes de vie à l’avenir, cette période peut-elle contribuer à faire prendre conscience de l’importance de certaines choses qui nous semblaient acquises ?

Je vais prêcher pour ma paroisse, évidemment, mais la crise actuelle démontre le besoin d’investir dans la recherche fondamentale. On ne peut pas demander à une équipe de scientifiques de créer un vaccin en quelques jours, comme semble le croire Donald Trump. Pas que c’est impossible. C’est tout simplement trop risqué ! Afin d’éviter ce genre d’évènement dans le futur, il sera important de continuer de valoriser la recherche fondamentale. C’est vrai que ce n’est pas toujours évident de réaliser « ça sert à quoi ». C’est vrai que les « dudes et dudettes » dans leur sarrau blanc, on a du mal à les comprendre. Mea Culpa d’ailleurs ! Par contre, peut-être que ces scientifiques sont justement en train de travailler à mieux comprendre les mécanismes immunitaires liés à la réponse aux virus. Ça vous paraît superflu et inutile ? Pas tant n’est-ce pas ?

Q: Et le bonheur dans tout ça ?

S’il y a une chose que je sais sur le bonheur, c’est que c’est relatif ! Oui nous vivons dans une époque stressante où tout va vite. On est essoufflé ! Et soudainement, tout s’arrête. On est effrayé ! On s’ennuie d’être essoufflé. Malgré tout, nous vivons actuellement dans l’époque où les ressources sont les mieux distribuées entre tous les êtres humains. Ça ne paraît pas toujours, mais c’est ça quand même ! Nous sommes présentement dans une zone de turbulence. Ça va brasser fort, mais on va passer au travers, car nous sommes outillés pour le faire. Rappelons-nous le concept de sélection de groupe ; plus on coopère les uns avec les autres, mieux ça va aller !