Dr Quoc Dinh Nguyen
Dr Quoc Dinh Nguyen

2000 morts dans les CHSLD: «Tout le monde oublie ses vieux»

Le Dr Quoc Dinh Nguyen avait prédit que la COVID-19 tuerait entre 250 et 2500 aînés dans nos CHSLD. En date de mercredi, 2042 ont succombé au virus. «C’était dans mes scénarios peu optimistes de me rendre dans ces chiffres-là, pour vous dire la vérité. Mais à ce moment-là, je n’avais pas accès aux données qu’on a.»

C’était avant d’être nommé à la tête d’un groupe d’experts des milieux de vie pour personnes âgées. Ces six médecins et une infirmière conseillent le gouvernement Legault depuis le 10 avril. En fait, la conférence de presse avec les ministres des Aînés et de la Santé a eu lieu le 10, mais la première réunion s’est tenue le lundi suivant, le 13. Jusqu’à récemment, ils se réunissaient au téléphone chaque matin, à 8 h.

Un mois plus tard, «notre comité a encore sa place, malheureusement...» laisse tomber le jeune interniste-gériatre spécialisé en épidémiologie du Centre hospitalier de l’Université de Montréal, en entrevue au Soleil.

Les résultats ne sont pas encore assez probants, la courbe pas assez aplatie dans les milieux de soins de longue durée pour personnes âgées.

Pas de dissolution du comité à court ou même moyen terme. «Ils sont là avec nous pour un bon bout de temps. Parce qu’on le sait, toutes ces choses-là, on doit les faire à long terme», a indiqué la ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann, lors du point de presse de mercredi.

«Je l’ai appris en même temps que vous!» s’est ensuite exclamé le Dr Nguyen, la durée du mandat n’ayant jamais été établie avec le gouvernement.

Se laver les mains cinq fois

Le groupe a déjà soumis une vingtaine de recommandations, plus quelques avis de la part du Dr Nguyen à titre de conseiller spécial des ministres McCann et Blais durant cette crise. 

«Est-ce que 100 % de ce qu’on a proposé est devenu une directive? Vous dire oui serait vous mentir. Mais nous, on oriente, on suggère, on conseille et c’est aux cabinets, au politique de prendre les décisions finales», atteste celui qui affirme sentir une écoute attentive de la part du gouvernement.


« Si j’étais là pour l’image, je serais déjà reparti »
Dr Quoc Dinh Nguyen

Leurs recommandations se résument en trois points : plus de personnel, plus de tests et plus de formation pour utiliser l’équipement de protection correctement.

«Ça paraît évident de porter un masque, mais comme vous voyez avec le premier ministre [lors de ses deux derniers points de presse], ça prend une certaine formation pour le porter correctement», lance-t-il, sourire dans la voix.

«Et je ne suis pas rentré dans les gants, dans les blouses, dans les visières et pas rentré dans la séquence. Ma femme est psychiatre et quand elle sort de son unité chaude [section d’établissement infectée par la COVID-19], elle doit se laver les mains cinq fois chaque fois qu’elle change d’équipement! Et quand on manque de personnel et qu’on est fatigué, c’est là qu’on fait des erreurs et qu’on se contamine. En plus, les gens qui travaillent en CHSLD sont moins habitués à ce type de procédures que ceux qui sont en hôpitaux», explique-t-il.

Le masque et l’avantage asiatique

Le port du masque artisanal dans les lieux publics fait beaucoup jaser au Québec ces jours-ci. Les autorités sont rendues à le «recommander fortement», mais sans pour autant le rendre obligatoire.

Dr Nguyen y voit un avantage. Par exemple, l’Hôpital chinois de Montréal a été le dernier des 17 CHSLD du CIUSSS Centre-Sud à être infecté par la COVID-19.

«C’est beaucoup la population chinoise qui y est hébergée et qui y travaille. Ils sont habitués avec les équipements de protection et ils savaient que le virus était virulent, ils se sont préparés plus tôt», fait-il valoir.

«Vous entendez Dr Arruda dire que le port du masque à Montréal, au Québec, n’est pas dans notre culture. Il a raison! En Chine, au Japon, en Corée, les gens sont habitués à porter le masque et connaissent sa valeur. Les Québécois d’origine chinoise portaient le masque au début et se faisaient dévisager, mais ils avaient probablement raison de le faire», souligne le Dr Nguyen, soupçonnant qu’une part du succès de la Colombie-Britannique à contenir le coronavirus réside dans la culture asiatique plus répandue sur la Côte Ouest.

Les soins à domicile, prochain angle mort

Au moins 2042 Québécois âgés sont décédés du SARS-CoV-2 dans les centres d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD). On grimpe à 2725 en ajoutant les résidences privées pour aînés (RPA), ressources intermédiaires (RI) et autres milieux d’hébergement.

Dr Nguyen, avait-on oublié nos vieux?

«J’ai écrit une lettre ouverte publiée dans Le Devoir, le 9 avril», intitulée «Les maisons de nos aînés sont-elles notre angle mort? » «Je l’avais soumise à La Presse et au Devoir une semaine avant, quand j’ai su qu’il y avait 400 CHSLD et milieux de vie pour aînés atteints. Personne ne l’a publiée.

«Ç’a été publié une semaine plus tard. Alors oui, tout le monde oublie ses vieux : les médias, les médecins, la société. Tout le monde les oublie. Ç’a pris une semaine de recul pour que mon article sur l’angle mort soit publié. Mais mon article était sur le fait que c’est un angle mort! Une semaine plus tôt, personne ne voulait le publier», illustre-t-il.

Le prochain angle mort de cette crise se cache derrière les portes de milliers de maisons québécoises. Les soins à domicile sont pour l’instant laissés de côté.

«Quand ça dure un mois, deux mois, il est normal de porter toute son attention et de concentrer toutes les ressources sur les gens infectés. Mais si ça continue plus longtemps, comme ça semble être le cas, faudra s’occuper des gens à la maison qui n’ont pas la COVID et qui ont besoin de soins. Dans les hôpitaux, on parle de reprendre les chirurgies, alors c’est la même chose pour les soins à domicile. C’est moins glamour, mais tout aussi important», conclut le Dr Nguyen.

Outre le Dr Nguyen, le groupe d’experts réunit :

  • Dre Patricia Ayoub, cheffe du Département de médecine générale et coordonnatrice médicale à la direction de soutien à l’autonomie des personnes âgées à l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont;
  • Dr David Lussier, gériatre à l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal et directeur scientifique d’AvantÂge;
  • Karine Labarre, infirmière et conseillère experte en soins gériatriques à la Direction nationale des soins et des services infirmiers au ministère de la Santé et des Services sociaux;
  • Dr Serge Brazeau, président de l’Association des gériatres du Québec;
  • Dre Danielle Daoust, représentante des médecins omnipraticiens qui œuvrent auprès des aînés dans les milieux de vie et à domicile;
  • Dr Pierre Duplessis, médecin spécialiste en santé publique et expert en gestion de crise.