Coupable d'un double homicide: Michel Fortin regrette ses gestes

Michel Fortin n’avait pas l’intention d’abattre Stéphane Murray et André Simard la nuit du 14 octobre 1999, au bar La Traverse, de Chicoutimi. Près de 20 ans plus tard, l’assassin exprime des regrets et trouve malheureux ce qui s’est produit. Il est évident qu’il ferait les choses autrement s’il pouvait revenir en arrière. Mais ce soir-là, il a sauté les plombs. Aujourd’hui, il évoque l’intimidation subie dès son jeune âge, un facteur contextuel qu’il juge important.

L’Almatois, aujourd’hui âgé de 49 ans, séjourne au pénitencier de Cowansville, dans les Cantons-de-l’Est. Il a été condamné en 2000 à une peine de détention à perpétuité sans possibilité de libération avant 10 ans, après avoir plaidé coupable à deux accusations de meurtre au second degré. Il a été libéré une première fois en 2010, avant de retourner en cellule pour s’être trouvé dans lieu de consommation de drogue.

En 2016, il a obtenu sa troisième remise en liberté, mais a été ramené en détention en août 2018, pour ne pas avoir été en mesure de justifier, auprès des membres de l’équipe de gestion des cas (ECG), des retraits bancaires de 2300 $. Il aura fini par avouer avoir fréquenté une prostituée, ce qui lui était interdit.

Le 10 décembre 2018, il a accordé sa première entrevue. Il avait demandé à rencontrer Le Progrès, car il n’aimait pas lire que les deux meurtres étaient simplement le fruit d’une querelle entre deux individus pour une histoire de fille.

Questionné sur ce qu’il ferait s’il pouvait revenir en arrière, le condamné est clair.

« Oui, j’ai des regrets. Il y a bien des choses que j’aurais aimé faire autrement. C’est malheureux ce qui est arrivé. »

« Je ne voulais pas tuer les deux hommes. Mais ça n’a pas viré comme prévu. J’ai craint d’y passer et j’ai tiré sur André Simard. Et ensuite, j’ai regardé Stéphane Murray et je lui ai dit que je n’avais plus rien à perdre et que j’avais peur que ce soit lui qui vienne me faire la peau. J’ai fait feu sur lui aussi », raconte Fortin, bien installé dans la salle des visites du Centre de détention de Cowansville.

Sa version des faits

Depuis toutes ces années, la version livrée aux médias parle d’une querelle entre deux gars pour une fille. « C’est plus compliqué que ça », poursuit Michel Fortin.

Fortin travaillait comme concierge au bar La Traverse. En soirée, il s’y rendait régulièrement pour noyer ses problèmes dans l’alcool.

Quelques semaines avant le drame, il se souvient que les propriétaires de l’établissement lui avaient demandé de dire à certains clients qu’ils n’étaient plus les bienvenus.

« Je leur ai fait le message. Je l’ai fait poliment. Peu de temps après, ils sont revenus, et j’ai senti un froid entre nous. Ils m’ont accusé de prendre le bord des propriétaires. Je me suis expliqué et je leur ai dit que je ne voulais pas de problème. J’ai serré la main à Stéphane. Il m’a dit qu’il parlerait à ses amis », mentionne Michel Fortin.

« Le soir des événements, ils étaient toujours là. Il y en a un qui a passé un commentaire pas très gentil à mon endroit, lorsque j’ai nettoyé le dégât d’un client. J’ai demandé à Stéphane ce qui n’allait pas. André est arrivé derrière moi et m’a pris par la tête. Il a demandé à Stéphane s’ils étaient pour me faire la peau. Stéphane a dit qu’ils reviendraient le lendemain avec des chums. Le gars m’a lâché. Je me suis sauvé vers mon appartement (situé en haut du bar). Je me suis senti comme un taureau qui voyait rouge », poursuit le détenu, dont les intérêts ont été défendus par Me Michel Boudreault, aujourd’hui juge à la Cour du Québec.

Fortin, intoxiqué après avoir bu six grosses bières et six consommations Jack Daniel’s, était paniqué à l’idée de se retrouver dans le trouble, pensant que des gens voulaient l’éliminer. Il s’est senti intimidé. Il est allé prendre possession de son révolver .357 Magnum.

En revenant au bar, il s’est adressé à André Simard. « Je n’avais pas l’intention de tuer qui que ce soit. Si ça virait mal, j’étais pour tirer dans une jambe. Je voulais lui faire peur. Je me suis dit qu’en m’en prenant au plus costaud, les autres étaient pour me foutre la paix. »

André Simard lui a pris le bras pour s’emparer de l’arme. Fortin a appuyé sur la gâchette. Une première victime est tombée. Quelques instants plus tard, Stéphane Murray tombait sous les balles, lui aussi.

Michel Fortin a été réincarcéré après avoir brisé ses conditions. Il a notamment avoué fréquenter une prostituée une fois par semaine, ce qu’il n’a pas le droit de faire.

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VICTIME D'INTIMIDATION À L'ADOLESCENCE

En raison de ses croyances religieuses, le meurtrier Michel Fortin croit être en mesure de revoir ses deux victimes dans l’au-delà et de créer des liens, après s’être expliqué. 

Le meurtrier de Chicoutimi espère monter au paradis. Croyant, il pense même avoir sa place auprès de Dieu. « Et j’espère y rencontrer André et Stéphane. Nous pourrons nous expliquer, et je crois que nous allons devenir de bons amis. Ils sont morts et pourtant, ce ne sont pas ceux qui m’ont fait le plus mal dans ma vie », d’ajouter Fortin.

Si le détenu s’est rendu jusqu’à tuer du monde pour se défendre, c’est, estime-il, en raison de l’intimidation dont il a été victime durant son adolescence à Alma. 

« À 12 ans (début des années 80), à mon arrivée à l’École secondaire Camille-Lavoie, à Alma, j’ai été victime de pression et d’intimidation. Des gars voulaient me faire prendre de la drogue et je ne voulais rien savoir. Je suis allé voir le directeur de l’école et je lui en ai parlé , se remémore Fortin.  Le directeur a rencontré un des gars visés. J’ai ensuite été identifié comme le délateur, un stool (délateur) L’intimidation s’est poursuivie. J’ai été agressé. On m’a même retourné à la maison, estimant que l’on ne pouvait pas me protéger. J’étais devenu le souffre-douleur. Je suis sorti de l’école sous les huées », ajoute celui qui est de retour au pénitencier.

Il a passé le reste de son adolescence reclus, sans ami et sans suivre ses cours à l’école. Michel Fortin a voulu mettre un terme à cette intimidation. À 18 ans, il a pris la décision d’abandonner son nom de famille à la naissance, soit Michel Robichaud, pour Michel Fortin, le nom de fille de sa mère. Il a même quitté Alma pour s’établir à Chicoutimi afin de mener une vie plus normale.

Le meurtrier aurait aimé aller à procès pour débattre de sa responsabilité dans ce tragique événement. Il n’était pas question pour lui de nier les gestes qui ont causé la mort des deux victimes.

Même s’il était en état d’ébriété, il ne peut dire qu’il ne se souvient de rien. Des choses sont confuses dans son esprit et d’autres plus claires, mais il se souvient suffisamment de ce qu’il a fait. Et il affirme qu’il n’avait pas consommé de drogue.

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AUCUN PARDON POSSIBLE

Même si Michel Fortin est repentant et demande pardon, les membres de la famille de Stéphane Murray ne lui pardonneront jamais ce qu’il a fait la nuit du 14 octobre 1999, en l’abattant froidement au bar La Traverse, à Chicoutimi. Surtout que leur frère ne méritait pas un pareil sort, « car il n’aura jamais fait de mal à une mouche ».

Au cours des dernières semaines, Le Progrès a fait des démarches pour parler aux victimes collatérales de la folie meurtrière de Fortin. 

Si une des dames atteintes par une balle perdue a laissé voir qu’elle préférait ne plus revenir sur cette histoire, Marie-Josée et Marc Murray, la soeur et le frère de Stéphane, ont accepté de livrer leurs états d’âme sur les propos tenus par Fortin.

« Nous étions une famille tissée serrée. Stéphane, mon autre soeur et moi vivions chez nos parents. Nous nous tenions toujours ensemble », lance Marc Murray, qui avait 18 ans le soir des malheureux événements.

 Le fait que l’assassin de leur frère tente de s’excuser et de se justifier ne les touche pas vraiment.

« Il essaie de se justifier et peut-être de se pardonner lui-même. Il espère peut-être avoir le pardon de la famille. En ce qui me concerne, reprend Marie-Josée, il n’aura pas de pardon de ma part. Jamais. C’est certain. Peut-être que pour lui, faire tout ça lui permet psychologiquement de mieux finir ses vieux jours. »

Les membres de la famille ne comprennent toujours pas aujourd’hui ce qui a pu se passer dans la tête de Fortin. Surtout que les deux victimes de cette affaire n’étaient pas reconnues comme des fauteurs de trouble.

Les Murray ont appris le drame par un ami. Lorsqu’il s’est rendu au domicile de la famille, il n’était pas certain que leur frère était mort, mais l’arrivée des policiers est venue confirmer le pire. Ce fut le choc.

« C’était effectivement le drame à la maison. Rien ne nous indiquait que Stéphane ne reviendrait pas à la maison ce soir-là. Notre frère se tenait régulièrement à ce bar, car il était ami avec les propriétaires. Il lui arrivait de coucher là, s’il était trop saoul », raconte Marie-Josée.

Les deux membres de la famille sont catégoriques. Leur frère et André Simard (l’autre victime) n’étaient pas des mauvais garçons. Ils n’étaient pas des troubles-fête.

« Stéphane, c’était un gros nounours. Il n’aurait pas fait de mal à une mouche », indique Marie-Josée.

La famille Murray a donc perdu un gros morceau lors de cette malheureuse nuit. Les parents ont été très affectés.

« Ma mère est tombée malade peu de temps après le drame. Ce fut probablement un élément déclencheur. Elle est décédée par la suite. Mon père était un homme d’émotions. Il a longtemps eu de la difficulté à parler de l’événement sans pleurer. Il souffre aujourd’hui de la maladie d’Alzheimer », notent les membres de la famille. 

Remords

En sachant ce que Michel Fortin avait à dire, près de 20 ans après les événements, Marc Murray ne semble pas trop croire à la version de l’intimidation.

« Je pense qu’il a dû faire des thérapies en détention. Il a certainement appris. Il parle d’intimidation, ce dont nous n’avions pas entendu parler à l’époque. Ça avait plutôt l’air de problèmes psychologiques reliés aux médicaments. »

« Mais l’affaire de l’intimidation, ça sort du néant, en ce qui nous concerne, de nulle part. Il doit en avoir parlé en thérapie et aujourd’hui, ils sont forts là-dessus. C’est comme un nouveau facteur et ça paraît bien dans les journaux », de noter Marc Murray.

Marie-Josée n’a pas caché que cette histoire vient rouvrir une plaie qui était devenue une grosse cicatrice avec laquelle la famille vit tous les jours. 

« Je trouve ça décevant qu’une personne comme lui revienne vous redonner une version des faits [d’un événement] qui s’est produit il y a maintenant 18 ans. Chaque fois que nous avons des informations sur lui, c’est négatif. Mon opinion personnelle, c’est qu’il passe son temps à demander des chances de revenir en société, qu’il passe à côté et continue de blesser les gens », a conclu la soeur de Stéphane Murray.