Sylvain La Salle a participé à la mission des Nations unies qui a suivi le génocide au Rwanda. Une mission de six mois au cours de laquelle le Gatinois a côtoyé la misère et la mort. Une mission qui arrivait trop tard.
Sylvain La Salle a participé à la mission des Nations unies qui a suivi le génocide au Rwanda. Une mission de six mois au cours de laquelle le Gatinois a côtoyé la misère et la mort. Une mission qui arrivait trop tard.

Côtoyer la misère et la mort à Kigali

Patrick Duquette
Patrick Duquette
Le Droit
C'est une chronique sur le Rwanda. Elle débute par une photo. Un vieux cliché qui date de 20 ans.
Cette histoire commence par une photo. Un cliché vieux de 20 ans, qui montre une quarantaine d'enfants assis dans ce qui ressemble à un gymnase.
On y voit une quarantaine d'enfants assis par terre dans ce qui ressemble à un gymnase.
Des visages amaigris, noirs comme la nuit. Mais souriants. De beaux sourires francs, heureux. Il y en a même un, devant, qui a le doigt sur la bouche et qui affiche un air espiègle. On le dirait sur le point de faire une blague.
Sylvain La Salle lève les yeux de son album photo.
« Es-tu capable de différencier les Hutus des Tutsis là-dessus? » interroge-t-il.
Il m'explique que les Tutsis ont le visage plus pâle et un corps plus élancé que les Hutus. « Celui-là, c'est un Tutsi, dit-il. Et lui, un Hutu. »
Mais j'ai beau scruter les visages, je ne vois pas de différence.
S'il a appris à distinguer les deux ethnies, c'est que l'adjudant La Salle a participé comme militaire à la mission des Nations unies qui a suivi le génocide. Une mission de six mois au cours de laquelle le Gatinois a côtoyé la misère et la mort.
Une mission qui arrivait trop tard. Quand le contingent est débarqué à Kigali en juillet 1994, déjà 800000 Tutsis et Hutus modérés avaient été massacrés en moins de 100 jours. Un des génocides les plus rapides de l'histoire, perpétré dans l'indifférence de la communauté internationale.
Sylvain La Salle n'était pas là quand le génocide a commencé. Mais on lui a raconté. Quand la radio des Milles Collines a donné le signal du massacre - « Abattez les grands arbres » -, des soldats ont installé des barricades dans la capitale.
Les soldats arrêtaient les voitures et exigeaient de voir les cartes d'identité. Des cartes qui précisaient l'ethnie de l'individu: tutsie, hutue ou twa. « Les Tutsis étaient massacrés sur le champ, à coups de machette. Tout comme les Hutus qui tentaient de s'opposer », raconte M. La Salle.
•••
Ce qu'il a vu, à son arrivée au Rwanda, c'est l'après-génocide. Les maisons des Tutsis détruites. Les lieux de massacre. Les enfants rwandais qui marchent entre les corps et qui pointent - sans émotion apparente - un frère, une soeur, un grand-père.
Les soldats de l'ONU s'étaient installés dans le stade de Kigali, la capitale.
Juste devant le stade, il y avait une fosse commune. Certains jours, le vent poussait l'odeur vers le stade. M. La Salle n'a jamais oublié ces effluves de putréfaction qui l'avaient saisi à la gorge dès sa descente d'avion. Une odeur associée à des images atroces qui le hantent encore, 20 ans plus tard.
Au Rwanda, la mission de l'ONU était de rétablir les communications, de coordonner le retour au pays des réfugiés et d'enquêter sur les exterminations.
M. La Salle a participé à une patrouille vers une église où on avait rapporté le massacre de 300 personnes. Les soldats croyaient marcher sur des branches avant de réaliser que les couvertures brunes étendues dans la forêt cachaient des cadavres.
À l'entrée de l'église, M. La Salle a aperçu le corps d'un très jeune enfant, deux ans peut-être, décapité.
C'est ce qu'il n'a jamais compris. Les enfants. 
Quand il a eu les siens, quelques années plus tard, l'image du petit Rwandais décapité est revenue le hanter.
C'est M. La Salle qui a écrit au Droit pour partager ses douloureux souvenirs. Pour les exorciser. Mais aussi par devoir de mémoire.
Chaque année, il se rend dans les écoles de la région pour raconter la tragédie du Rwanda. Il leur parle de ce petit pays de 8 millions d'habitants, de la simplicité et du sourire des gens. Et des dangers de la propagande.
Il leur montre la photo du début, celle des enfants dans le gymnase. Une photo qui a toutes les apparences du bonheur.
Elle a été prise dans un orphelinat de 500 enfants. C'est un orphelin de 16 ans qui avait pris en charge tout un groupe et les avait rassemblés là.
« On a reçu l'ordre d'aller les nourrir et les abreuver. Quand on est arrivés, ils étaient tous sur le point de mourir », raconte Sylvain La Salle.
Sur la photo, on voit des tasses orange sur le plancher du gymnase. Les soldats venaient de leur donner du lait et des biscuits.
La première nourriture qu'ils touchaient depuis des jours. C'est pour ça qu'ils souriaient.
« Ces jeunes ont pu survivre le temps qu'on était là », raconte Sylvain La Salle.
Le temps que vous étiez là? Et après? Son regard se voile. Vingt ans plus tard, encore beaucoup de questions demeurent sans réponses.