Pour le professeur Normand Bourgault, la STO fait une grave erreur de communication en se terrant dans le mutisme.

Chauffeurs arrêtés avec les facultés affaiblies: la STO fait erreur, selon un expert

«Dans une situation de crise, on ne peut pas ne pas communiquer. Ne rien dire, c’est plaider la culpabilité. On ne peut pas simplement évoquer les règles d’informations confidentielles».

Selon le professeur honoraire en marketing de l’Université du Québec en Outaouais (UQO), Normand Bourgault, la Société de transport de l’Outaouais (STO) fait une grave erreur de communication en se terrant dans un mutisme depuis qu’un autre de ses chauffeurs, le deuxième en l’espace de sept mois, a été arrêté pour conduite avec les facultés affaiblies au volant d’un autobus.

«Si la STO ne sort pas, en disant par exemple qu’on a fait des efforts, elle avoue de façon implicite sa culpabilité, sa négligence par rapport à la situation. Elle doit au moins publier un communiqué dans lequel elle rendrait évidentes les actions qu’elle entend poser, ou bien plaider la surprise. Elle est totalement responsable de la gestion de ses employés, il ne faut pas que la population croit qu’elle accepte que l’un de ceux-ci ait des problèmes de dépendance à l’alcool. Il est vrai qu’il est difficile de commenter un cas précis, mais elle doit rassurer le public», lance le spécialiste.

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La façon d’agir de la STO depuis la semaine dernière appartient carrément à une autre époque, ajoute M. Bourgault.

«Dans les règles de gestion de crise, on dit qu’on ne doit pas mentir, mais que nous ne sommes pas obligés de dire toute la vérité. Avec son silence, elle fait erreur, elle fait ce qu’on faisait dans les années 70, c’est-à-dire serrer les dents, baisser la tête puis se dire que ça va passer. Mais aujourd’hui, ça ne se fait plus comme cela. Les médias ont de la mémoire et il y a aussi les réseaux sociaux. La bonne stratégie de communication moderne, c’est de communiquer, pas de s’éteindre. On doit dire ce qu’on a fait, ce qui s’est passé et ce qu’on compte faire pour ne plus que ça se reproduise», soutient-il.

Rappelant que l’alcool au volant est «totalement inacceptable socialement», le professeur émérite se dit persuadé que les usagers de la STO seront à l’avenir plus méfiants même s’il s’agissait d’incidents isolés.

«Les gens vont plus observer les chauffeurs, les scruter à la loupe. Ils vont porter davantage attention aux odeurs d’alcool quand ils montent à bord. Surtout que dans la région, il y a eu de gros accidents impliquant des autobus (à Ottawa en 2013 et 2019), alors il y a des questions à se poser», précise l’expert.

Pour le directeur général d’Éduc’alcool, Hubert Sacy, il est clair et net que la STO a des comptes à rendre à ce sujet.

«Ce sont des gens qui ont la sécurité du public entre les mains, alors c’est évident qu’on ne peut invoquer une affaire privée, ç’a des conséquences sur d’autres personnes. Il ne s’agit pas juste d’un malentendu entre l’employeur et ses employés. C’est d’intérêt public et le fait qu’ils ne disent rien nous permet de faire plein de spéculations. Ne serait-ce que pour la réputation de l’entreprise, c’est une très mauvaise décision d’affaires. Non seulement, c’est inacceptable, ce n’est pas intelligent», lance-t-il.

Il avoue qu’en 28 ans de carrière chez Éduc’alcool, il n’a jamais vu une telle situation.

«Deux cas aussi rapprochés, c’est peut-être qu’un hasard. Mais je vous jure que s’il y en a un troisième, c’est signe qu’il y a un problème», ajoute-t-il.

Lacombe réagit

Quant au ministre responsable de l’Outaouais, Mathieu Lacombe, il déplore que deux cas de ce type se soient produits en un court intervalle de temps.

«C’est certain que c’est préoccupant. On s’attend à ce que tout le monde suive la loi, que ce soit des employés de la STO, des policiers, des infirmières ou n’importe qui qui prend le volant de sa voiture», a-t-il indiqué.

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La présidente de la STO, Myriam Nadeau

LA STO RÉAGIT

Une semaine après l’incident, la Société de transport de l’Outaouais a été un peu plus loquace jeudi au sujet de l’arrestation de l’un de ses chauffeurs. 

«C’est certain que je ne suis pas contente que ce genre de chose survienne sur notre réseau. Les usagers ont eu le bon réflexe d’appeler la police, on veut retirer ces gens-là de notre réseau. [...] Je comprends que les gens ont des questions, mais il faut quand même respecter nos obligations légales. On ne peut pas commenter le dossier spécifique de quelqu’un sur la place publique, même si l’incident en tant que tel est très public, on en est conscient», dit la présidente Myriam Nadeau, ajoutant que la sécurité de tous est primordiale. 

Spécifiant qu’une enquête interne est en cours, elle soutient que la tolérance zéro s’applique en matière de conduite avec les facultés affaiblies. 

Elle ne ferme pas la porte à une réflexion éventuelle à l’interne sur un resserrement des mesures de dépistage, mais précise que la STO est régie par un cadre législatif précis à ce sujet. 

Mme Nadeau avoue qu’il y a «des défis par rapport à la surveillance» lorsqu’un chauffeur prend le volant d’un autobus ailleurs sur le réseau et non au garage. 

Le chauffeur est suspendu sans solde et n’avait pas fait l’objet de tests avant les événements. Le directeur général Marc Rousseau affirme que «quelques tests de dépistage» ont été faits au fil de la dernière année, mais aucun depuis le 19 juin.