Canicule mortelle sur les fermes

Saint-Boniface — On n’est pas près d’oublier la terrible canicule qui a frappé le Québec, au cours des dernières semaines. En plus d’avoir fauché des vies humaines, la chaleur intense et l’indice humidex élevé ont aussi causé la mort de nombreux animaux de ferme.

L’entreprise Sanimax de Lévis a reçu, au cours de cette vague de chaleur, pas moins de 1,2 million de kilos de carcasses d’animaux de ferme soit 47 % de plus qu’à l’habitude indique Yannick Cadotte, directeur de l’usine du secteur Charny. Certains de ces animaux étaient dans un état de dégradation avancée. «Il s’agissait surtout de porcs», dit-il, «d’un peu de poulets et quelques bovins.»

André Auger, producteur de porcs à Yamachiche et administrateur chez les Éleveurs de porcs de la Mauricie, n’a pas encore fait le décompte de ses propres pertes. Il attend la fin de l’été puisqu’une autre canicule est en vue. «Ce sont surtout des truies en gestation qu’on a perdues», dit-il. «Les animaux souffrent de la chaleur comme les humains», fait-il valoir.

André Auger, producteur de porcs de Yamachiche.

Outre la souffrance vécue par les bêtes, il y a aussi des pertes financières importantes. «C’est 1500 $ pour une truie et sa portée», signale-t-il.

En 40 ans dans le métier, André Auger n’a jamais vu pareille situation. «Il a déjà fait chaud, mais jamais autant et surtout aussi longtemps», dit-il.

Une de ses fermes possède d’ailleurs un système moderne de jets d’eau et de ventilation. Les animaux élevés à cet endroit s’en sont bien sortis.

Côme Gélinas, son fils Benoit et plusieurs membres de la famille ont été obligés d’arroser les cinq bâtiments de la ferme où ils produisent des poulets, à Saint-Boniface, et ce, tous les jours de la canicule, de 11 h 30 à 17 h 30. Les murs de tôle de ces bâtiments absorbent énormément la chaleur. «Il ne fallait pas que la température dépasse 31 °C», dit-il, au risque de perdre des dizaines de milliers de volailles qui étaient alors presque rendues à maturité.

Les vaches laitières, comme celle-ci à la Ferme de Pierre Lampron de Saint-Boniface, ont besoin d’ombre durant la canicule.

«Nous avions déjà deux pompes et mon fils est allé en acheter trois autres», raconte-t-il. La municipalité ne pouvait fournir d’eau, la nappe phréatique étant trop basse. «Il est donc allé chercher de l’eau avec des réservoirs de 200 gallons au lac Bonenfant, à 3 km de chez nous», raconte M. Gélinas qui est dans le domaine de l’élevage depuis 1971.

Lui aussi a connu des chaleurs dans le passé et il a dû arroser une, parfois deux bâtisses pour ne pas perdre sa production, «mais les cinq en même temps et que ça dure aussi longtemps que ça, c’est la première fois», dit-il.

Le député de Saint-Maurice, Pierre Giguère, est toujours actif sur la ferme ancestrale des Giguère où se fait une production de bovins de boucherie. Il explique que la canicule impose une gestion très serrée pour que les animaux soient le moins incommodés que possible par la chaleur et l’humidité. Les vaches et leurs veaux ont accès en tout temps à des bâtiments où ils sont à l’abri du soleil de plomb et ils y vont de leur plein gré. «Ils sont dans la bâtisse presque 80 % du temps», dit-il et ne sortent qu’en début de soirée.

La loi empêche les producteurs de laisser leurs bestiaux se mettre à l’abri du soleil dans les boisés, ce qui met le producteur en furie. «Ça me fâche», dit-il. «Est-ce qu’on pourrait faire preuve de gros bon sens?», plaide-t-il, car l’ombre des arbres fait toute une différence en pareille situation.

Pierre Giguère indique qu’il ne sert pas à grand-chose d’envoyer les animaux brouter dans les pâturages puisque la végétation sauvage a été passablement affectée par le manque d’eau des dernières semaines. Les récoltes de foin sont catastrophiques, et ce, presque à la grandeur du Québec, sauf peut-être en Estrie. «On en cherche», dit-il.

Pierre Lampron, producteur laitier biologique à Saint-Boniface et président des Producteurs laitiers du Canada, ne cache pas que ses propres réserves de foin qu’il cultive lui-même lui ont été d’un très grand secours, cette année. C’est qu’il y a encore moins de foin biologique que de foin conventionnel. «J’ai réussi à en trouver à Saint-Narcisse», se réjouit-il. Un coup de chance.

Les producteurs en manque de foin doivent donc nourrir leurs animaux de grains et de paille, ce qui coûte plus cher. «ll faut que les chèques de la Financière agricole arrivent au plus vite», plaide Pierre Giguère, car derrière cette situation «il y a un stress énorme chez les producteurs», fait-il valoir en ajoutant que la situation «pourrait mettre certaines entreprises en péril.»

Pierre Lampron, de son côté, craint toutefois bien plus les projets du président américain Donald Trump que les écarts de Mère Nature. «Les menaces dans le dossier de la gestion de l’offre et de l’ALÉNA attaquent tout le monde», déplore-t-il.