TORONTO - Pour la plupart des gens, un «blind date» n’est pas une question de vie ou de mort, mais pour moi, c’est un peu différent.

Bonjour Lucy! Une journaliste ouvre un nouveau chapitre de sa vie de malvoyante

TORONTO - Pour la plupart des gens, un «blind date» n’est pas une question de vie ou de mort, mais pour moi, c’est un peu différent.

En fait, pour moi, ce sont les seuls types de rendez-vous qui existent.

Me voici. J’ai tout bien fait. J’ai rempli les bons formulaires. Je suis allée au gym. Je me suis même acheté un ensemble approprié pour l’occasion.

Mon premier rendez-vous du genre avait lancé une belle relation qui m’a donné joie et indépendance pendant huit ans et demi. Le deuxième a été le début d’une seconde relation qui s’est prolongée pendant une décennie.

Pendant que j’attends, je songe à ces anciens partenaires: je pleure leur perte, ils me manquent. J’espère que leurs exemples ne seront pas un trop lourd fardeau à porter pour le nouveau venu. Aurais-je les capacités physiques et mentales pour passer de nouveau au travers de ce processus?

Mais dès que j’ai vu l’entraîneur m’amener mon troisième chien-guide, la queue battante, les pattes fléchies, j’ai réalisé que le passé importait peu. Je suis ici pour rencontrer et entraîner mon nouveau chien-guide. L’essentiel est de me concentrer sur le présent dans l’espoir d’établir une relation qui nous apportera de la joie et de la sécurité à tous les deux au cours des prochaines années.

L’avenir peut sembler précaire lorsqu’on fait face à un labrador noir plein de vie - son nom est Lucy - qui semble incapable de rester en place le temps que je lui attache son harnais, symbole de nos nouveaux liens.

Lucy n’est âgée que de 21 mois, mais elle est pleinement entraînée et prête à affronter avec rigueur son futur boulot. Comme des centaines d’autres chiens, elle a été préparée à cette carrière depuis sa naissance.

L’animal est né à Seeing Eye, la plus vieille école pour chien-guide en Amérique du Nord située à Morristown, au New Jersey.

Elle a appris à obéir à de simples commandements et à adopter de bons comportements dans un foyer. Puis, elle a suivi pendant quatre mois un entraînement spécialisé où on lui a enseigné les ordres que seuls des chiens-guides sont censés savoir.

J’ai rencontré Lucy pour la première fois en juin. Elle était déjà capable de me guider en sécurité. Elle avait réussi ses examens. Elle pouvait m’indiquer la proximité d’un escalier, m’avertir de l’approche d’une intersection, se faufiler entre les obstacles ambulants ou stationnaires et même désobéir à un ordre qui nous mettrait en danger.

Elle a fait cet apprentissage sous les yeux méticuleux de l’entraîneur qui m’avait présenté à mes deux chiens-guides précédents. J’ai confiance en lui. Lucy a été choisie pour moi personnellement en raison d’une série de facteurs comme mon rythme de marche, ma force physique, mon ton de voix et mes environnements personnels et professionnels.

Ce nouvel entraînement que nous entreprenons, Lucy et moi, est exigeant. Nos journées commencent à 5 h 30. Au cours des 15 heures qui suivent, nous marchons beaucoup dans Morristown afin que je puisse mieux connaître la chienne, sa façon de se déplacer et de communiquer. Diverses activités s’intercalent dans ces randonnées: les repas, la formation sur les soins à donner à Lucy, les exercices d’obéissance et des cours sur des sujets variés comme les soins vétérinaires et les droits des gens souffrant d’un handicap.

On ne s’accorde que quelque temps de repos.

Au revoir Reva!

Si je suis emballée de nouer avec un nouveau chiot, je ressens une certaine tristesse en me souvenant tendrement de la fidèle compagne qui s’est tenue à mes côtés pendant près de 10 ans et qui est partie à la retraite une semaine avant l’apparition de Lucy.

Reva est devenue au fil des années comme une excroissance de moi-même, et pas seulement parce qu’elle m’a guidée en toute sécurité tous les jours dans la vie trépidante de Toronto. Elle a été le témoin de chaque moment d’une décennie occupée, elle a vu la fin de ma vingtaine, le début de ma trentaine. Elle était là pour me consoler de mes déboires personnels et professionnels. Elle était là pour célébrer mes triomphes. Ses bouffonneries dignes d’un chiot ont semé la joie dans mon chez-moi.

Sa présence au bout de ma laisse m’a donné littéralement et métaphoriquement la liberté de naviguer dans ma vie en toute confiance. Chacune savait anticiper les mouvements de l’autre. Nous sommes demeurées un tandem même lorsque l’âge est venu ralentir son rythme et brider son esprit aventureux.

Ce lien unique qui attache un chien-guide à son maître nous a permis d’avoir des conversations silencieuses à chaque enjambée.

Je songe à Reva, qui vit maintenant à la campagne pour profiter d’un repos bien mérité, pendant que je calme Lucy. Beaucoup de travail nous attend encore.

I Love Lucy

Malvoyante depuis mon enfance, je suis bien habituée à relever des défis, mais celui-ci me semble plus colossal.

Il est déjà difficile de composer avec l’aspect physiquement exigeant de maintenir le rythme énergique de ma nouvelle partenaire, mais en plus, je dois tenter de gagner sa confiance - et son amour - tout en apprenant à lui donner la mienne.

Nous nous sommes apprivoisées rapidement. C’est assez étonnant. Avouons-le: esquiver des obstacles qu’on ne voit pas est une façon remarquable d’éviter de trop ressasser le passé et apprécier les mérites d’une chienne qui joue admirablement bien son rôle.

Et la voir s’amuser, avec moi et avec les autres chiens, y contribue aussi.

Lucy a fini par s’installer magnifiquement dans ma vie quotidienne. Elle accomplit avec l’exubérance de sa jeunesse toutes les missions que je lui donne depuis notre retour à la maison.

Aujourd’hui, je reconnais un de ses mouvements particuliers: c’est son signal pour que je la suive hors du danger. Et quand elle se trémousse, c’est qu’elle est heureuse d’avoir accompli avec succès sa mission.

Le parcours que nous suivons me permet de découvrir les plaisirs simples que nous pouvons perdre de vue quand on est guidé par un chien plus vieux: les longues promenades pour le plaisir, l’exploration de ma ville, ressentir l’enthousiasme d’un animal bien-aimé pour une simple balle...

Lucy ne sait pas encore identifier les endroits familiers avec la même grâce que Reva, mais ses hésitations sont plus courtes, ses mouvements gagnent chaque jour en fluidité

Quelques mois après notre première rencontre, j’ai la preuve que notre relation a bien tourné.

Le chemin que nous empruntons régulièrement pour aller dîner au centre-ville de Toronto a été envahi par une production cinématographique. Pendant deux semaines, Lucy a dû se frayer un chemin parmi des obstacles qui changeaient tous les jours.

Et puis, un membre de l’équipe de tournage m’a apostrophée.

«J’observe cette petite chienne depuis un certain temps déjà, m’a-t-il dit. Nous déposons chaque jour un nouvel obstacle, chaque fois, elle en vient à bout.»

Oui, cette relation va s’épanouir tout aussi bien que les précédentes.