Claire-Hélène Hovington et René Gagnon en entrevue au domaine de L’Anse-de-Roche.

Au coeur du domaine du peintre René Gagnon

CHRONIQUE / Il a 91 ans. Il peint encore tous les jours, fabrique des lampes avec du cristal, reçoit des amis à la maison, fait la cuisine, prend quelques verres de vin par jour, chauffe au bois, aime sa tendre moitié et profite de la vie. Le temps fait cependant son œuvre et le peintre René Gagnon a décidé de vendre son domaine de L’Anse-de-Roche, perché sur les falaises du fjord, un des plus beaux endroits habitables sur le Saguenay.

C’est le vent qui vous accueille en faisant le tour du proprio. Il vous siffle la bienvenue à travers les fenêtres de l’atelier et il attise les braises des cinq foyers au bois qui réchauffent la demeure construite en surplomb sur un décor maintes fois peint dans les œuvres de l’artiste du Nord.

« Quand je suis arrivé ici, en 1969, sur le pouce avec un sac à dos, des crayons de couleur et quelques feuilles de papier, il n’y avait rien, pas de chemin, que des arbres. J’ai offert à M. Hovington d’acheter ses terres pour 10 000 $ à raison de 1000 $ par année pendant 10 ans sans intérêt. La transaction s’est soldée par une poignée de main, nous avons signé un contrat six ans plus tard », raconte le peintre que j’ai rencontré dans son atelier sur la montagne.

Deux ans sans électricité

« À l’époque, il fallait payer de nos poches pour faire venir l’électricité, ça nous a coûté 20 000 $. C’était beaucoup d’argent », rapporte Claire-Hélène Hovington (qui n’a aucun lien de parenté avec l’ancien propriétaire), la conjointe de René Gagnon, qui a vécu sur la montagne sans électricité pendant deux années avec l’homme de sa vie au début de leur vie commune. Cette dame a encore plus le tempérament coureur des bois que son homme ; c’est elle qui chasse l’orignal sur le domaine à l’automne.

« Les gens d’affaires disaient que je ne savais pas compter. “Il se bâtit sur une terre de roches, il n’y a rien à faire là”, disaient-ils. On a commencé avec une roulotte de chantier. Les roues sont encore en dessous », avoue le bâtisseur en montrant l’espace qu’occupe maintenant la cuisine. Nous n’avions pas beaucoup d’argent. À cette époque, il n’y avait pas de marché pour la peinture. Marc-Aurèle Fortin vendait une dizaine d’aquarelles pour 2,50 $. Il y avait un marché dans l’Ouest canadien, mais pas ici au Québec », relate l’artiste.

« On vend une vie »

Le domaine de 700 acres est réparti sur un territoire de trois kilomètres carrés et compte 14 kilomètres de chemin privé praticable en été et l’hiver avec la motoneige. Le domaine comprend aussi la galerie d’exposition, l’atelier avec une terrasse d’ardoise, un garage, un pavillon de chasse et un mirador d’observation.

« On vend une vie. Tout l’argent qu’on faisait avec la vente des toiles, on le réinvestissait ici à la maison sur le domaine. Nous avons acheté une petite scierie, nous avons coupé notre bois et bâtit le domaine à même la montagne », décrit celui qui a tout construit de ses mains,

« On a un rêve que ça devienne un bien patrimonial, que l’endroit reste accessible au public, aux artistes. On souhaite que la Côte-Nord et le Saguenay se mobilisent pour conserver ce musée. Il est déjà construit, il existe, il suffit de l’entretenir », plaide l’artiste de réputation internationale.

« J’aimerais partir d’ici en petites culottes avec mon sac de vêtements et tout laisser ici, mes peintures, les œuvres d’art et les pièces de collection qu’on a acquises avec les années », exprime le peintre qui a toujours été interpellé par le patrimoine.

« Nous avons fait des démarches auprès du ministère de la Culture, nous avons offert une mosaïque d’œuvres au Musée de La Pulperie de Chicoutimi, mais rien n’avance, rien ne se concrétise », observe l’artiste.

Un musée sur la montagne

Il y a plusieurs œuvres d’art dans la maison, dont des vitraux uniques. « Après les Floralies de Montréal, nous avons récupéré un camion complet d’ardoise pour en faire une terrasse près de l’atelier. Nous avons une bibliothèque de Louis-Philippe Hébert. Ce serait triste que ça passe entre les mains d’étrangers », confie René Gagnon en montrant le poêle à bois d’un bateau de la Steamship Lines qui a passé au feu à Tadoussac. « Ils ont sauvé le poêle à bois », dit-il en mettant une bûche.

« La mise en vente du domaine est affichée depuis 15 jours et il y a déjà eu 550 visites, dont 40 courtiers qui ont pris connaissance de l’offre. Aux dernières nouvelles, trois courtiers ont transféré le lien à des acheteurs intéressés. Dans quelques jours, l’offre sera annoncée dans Le Figaro en France, en Espagne, en Italie et au Portugal », fait savoir René Gagnon qui possède une solide réputation dans tous ces pays.

« Vous savez, il y a de grandes fortunes dans le monde. À Hong Kong, j’ai rencontré une jeune fille qui achetait mes toiles avec la carte de crédit de sa mère. Il y a des familles chinoises très argentées capables d’acheter facilement le domaine pour leur fils unique », assure-t-il.

René Gagnon a exposé à travers le monde, à New York, à Paris, à Hong Kong, à Taipei et à Kuala Lumpur, entre autres, et a peint au Maroc. « Le montant de 7 775 000 $ pour le domaine peut paraître énorme pour nous, Québécois, mais c’est peu pour les grandes fortunes », laisse entendre René Gagnon dont les toiles de 48’’ X 48’’ se vendent plus de 15 000 $.

Un musée sur la rive nord

La rive nord du Saguenay manque de points d’intérêt touristiques entre Sainte-Rose-du-Nord et Tadoussac. Le musée René Gagnon pourrait en effet être un point d’intérêt majeur pour les visiteurs de Tadoussac et du Club Med de Charlevoix.

Le couple n’a pas l’intention de quitter la montagne, malgré la vente de leur domaine. « Nous avons conservé un petit terrain sur le domaine où nous pourrions nous construire un petit plein pied, pas de sous-sol et pas d’étage », fait savoir Claire-Hélène Hovington, indiquant qu’ils ont vécu six semaines dans le pavillon de chasse cet automne.

« On fait un beau couple. Claire-Hélène a 75 ans et elle est très belle, et moi j’ai 91 ans et je suis très beau », dit-il en riant en touchant sa chevelure hirsute cachant ses yeux émus derrière ses longs sourcils. L’âge compte pour beaucoup dans la vente du domaine. « À 80 ans, on est vieux et on fait de la motoneige debout. À 92 ans, on est encore vieux et on fait de la motoneige avec une canne », ricane celui qui utilise un bâton de ski pour descendre de sa motoneige qu’il utilise encore quotidiennement.

De la bohème à un domaine

L’homme qui a vécu la bohème en début de carrière, celui qui a vécu dans une tente au bord des eaux mortes à Sacré-Cœur, qui a dormi sur des bancs publics à Montréal et avec les clochards sous les ponts de Paris, a inventé un style avec ses œuvres et a construit un domaine qu’il doit maintenant céder.

« Mon sang est empoisonné par le plomb de mes peintures, mais j’ai un oncologue qui fait des miracles. J’ai eu un accident cardiaque l’an dernier. Les cardiologues m’ont demandé comment j’ai fait pour avoir des artères de cette qualité après tant d’années. Il y avait 300 médecins dans la salle lors d’une activité-bénéfice et je leur ai répondu que le secret était de boire du bon vin avec de bons amis ; ils ont tous levé leur verre à ma santé », s’est amusé à raconter le peintre lors de cette entrevue inoubliable.