«Ce que j’ai pu remarquer entre nous, c’est que nous avons toutes une culture similaire, même si nous sommes de différentes nations», se réjouit le Cri Bradley Mianscum.

Armée: pour une relève autochtone fière de ses racines [PHOTOS et VIDÉOS]

Malgré son lot de difficultés, 16 jeunes ont complété haut la main le programme Carcajou des Forces armées canadiennes : six semaines intensives où l’héritage culturel des Premières Nations est au cœur des valeurs enseignées.

Il est 9h jeudi matin. À l’abri de la pluie sous l’une des tentes vertes du camp Vimy, de jeunes de 16 à 27 ans sont déjà au travail. Habillés d’uniformes, ils nettoient leurs fusils qui leur ont été prêtés pour leur formation. Issus de différentes régions au Québec, ils sont les premiers participants du programme Carcajou : un projet francophone qui allie une qualification militaire de base et l’enseignement de traditions autochtones. Pour plusieurs, le français ni l’anglais n’est leur langue maternelle. C’est plutôt l’innu, le cri, l’anishinabe et l’atikamekw. Rassemblés pendant un mois et demi, ils sont fiers du défi qu’ils ont réussi à relever. C’est leur avant-dernière journée. Certains d’entre eux retourneront chez eux, tandis que les autres s’enrôleront.

En minorité

Ce programme est né d’un désir de pallier le manque de représentativité des Premières Nations dans l’armée canadienne. Selon la conseillère aînée Doris Launière, il s’agit d’une occasion pour les participants de vivre une expérience militaire et de sortir de leur milieu. «On connaît la réalité des jeunes des Premières Nations qui vivent dans des communautés souvent éloignées. Quand on parle de taux de suicide, de décrochage scolaire, de dépendance aux drogues et alcool, il y a des réalités qui sont plus élevées chez nous du fait qu’on est dans des réserves et dans des milieux plus confinés. Ce programme est une occasion d’avoir une plus grande ouverture sur le monde», souligne celle qui a un rôle crucial dans le volet culturel du programme.

Un héritage culturel à préserver

La première semaine est consacrée à l’enseignement culturel. «Il y a beaucoup de jeunes qui sont en famille d’accueil et qui n’ont pas l’occasion d’être proches de leur culture. C’est une façon de pouvoir se réapproprier une partie de leur identité», indique Doris Launière. Les ateliers culturels ont été grandement appréciés et ont été autant bénéfiques pour ceux qui ont grandi dans leur culture comme ceux qui n’y ont pas baigné. «Ça m’a permis de comprendre un peu plus ma communauté et ma nation», confie Line-Monica St-Onge Hervieux, originaire de Pessamit.

Une grande famille

Sous la tente, l’un d’entre eux lance un cri de ralliement. Les jeunes se regroupent et répondent fièrement à ce chant qui les unit. «Ça crée un sentiment d’appartenance, ça donne une force. Ça permet de prendre conscience qu’il y a d’autres nations au Québec et qu’on forme une famille», explique Doris Launière. Même constat pour le Cri Bradley Mianscum. «Ce que j’ai pu remarquer entre nous, c’est que nous avons toutes une culture similaire, même si nous sommes de différentes nations», se réjouit-il. Au début du programme, ils étaient 19, mais trois d’entre eux sont partis. «Chez les autochtones, c’est très important la famille et si t’es pas capable de tisser des liens rapidement, la distance c’est difficile», souligne Line-Monica St-Onge Hervieux.

Les participants au premier programme Carcajou de la Base militaire de Valcartier

Guider les jeunes

La formation militaire a permis à certains de réfléchir sur leur avenir. «Dans les dernières années, j’étais perdue. J’avais plein de chemins, mais je ne savais pas lequel prendre. Et je me suis dit que ce programme pouvait mettre un peu d’ordre dans ma vie», confie Line-Monica St-Onge Hervieux. C’est aussi ce qu’a remarqué la plus jeune du groupe, Kelly Paul-Raphaël, âgée de 16 ans. «Ça m’a fait beaucoup grandir sur tous les points. Je suis la plus jeune donc il fallait que je devienne plus mature», indique cette Innue, qui souhaite continuer dans les Forces.

Éduquer les autres

Ce programme vise aussi à sensibiliser l’ensemble du personnel des Forces armées canadiennes. «Nous sommes un support autant spirituel, culturel que moral pour les candidats et le personnel. Souvent, la réalité autochtone n’est pas vraiment comprise ou connue. Il y a des comportements et des façons d’être qui s’expliquent de l’histoire. C’est un peu notre rôle de complémenter des deux côtés pour aider une meilleure compréhension et un développement dans le programme», explique le conseiller aîné du programme et vétéran des Forces armées canadiennes, Luc O’Bomsawin.

Intégration

Pour Luc O’Bomsawin, la relation des Forces armées canadiennes avec les Premières Nations a beaucoup changé. «Historiquement parlant, les autochtones ont toujours fait partie des Forces armées. Par contre, l’intégration et la reconnaissance n’étaient pas nécessairement là. Dans mon temps, on ne pouvait pas imaginer atteindre un grade haut», indique-t-il. Les quelques programmes tel que Black Bear au Nouveau-Brunswick et Carcajou au Québec témoignent d’un avancement. «Aujourd’hui, on a des gens de tous les niveaux. Il y a plusieurs grands pas qui ont été faits par les Forces et il faut le souligner», déclare-t-il. En plus de guider les participants, il croit qu’il est important d’avoir des modèles. «Ici à Québec, l’icône qu’on a présentement c’est le Major-général [Jocelyn] Paul qui a monté tous les échelons. Pour moi, c’est mon héros. C’est le héros de l’ensemble des communautés autochtones», affirme-t-il.

Un programme à refaire

Avec le succès de cette première édition, les organisateurs souhaitent relancer le programme Carcajou pour les prochaines années. «Ça prend tout le courage du monde de sortir le jeune de sa routine, mais quand il vient ici, il apprend tellement. Quand il va revenir chez lui, ça va peut-être inciter ses amis à vouloir faire un programme comme ça et qui va lui permettre d’ouvrir des portes pour son futur», explique fièrement Caporal Laurence Séguin, qui elle aussi, a grandement appris sur son identité autochtone dans ce programme.