Martin Maltais remettra jeudi au ministre de l’Éducation son rapport qui devrait être rendu public en janvier 2018.

Aider les profs à se mettre à jour

EXCLUSIF / Le monde de l’éducation a besoin d’un «phare» pour guider ses pas, croit Martin Maltais, président du groupe de travail sur la création d’un Institut national d’excellence en éducation (INEE). Mais pour que ce phare éclaire vraiment, il faut dégager du temps dans l’horaire des enseignants afin qu’ils s’approprient ce que dit la science et changent leurs pratiques. Une mesure qui pourrait coûter entre 50 et 60 millions $ par année.

M. Maltais remet jeudi au ministre de l’Éducation Sébastien Proulx son rapport qui devrait être rendu public en janvier 2018. Dans une entrevue accordée au Soleil, le professeur au campus de Lévis de l’UQAR explique que la création de l’INEE est «absolument nécessaire» si le Québec souhaite voir augmenter le taux de réussite des élèves au primaire et au secondaire. Il propose au ministre de le créer dès la prochaine session parlementaire. 

À l’heure actuelle, le Conseil supérieur de l’éducation est le seul organisme qui a pour mission de réfléchir aux bonnes décisions à prendre en éducation, et il n’est pas obligé de fonder sa réflexion sur la science. Il bénéficie d’un budget de 2,5 millions $, soit environ 0,01% de tout l’argent injecté dans le secteur. «C’est des miettes. Le Conseil fait du bon travail, mais il peine à réaliser sa mission. Il est vraiment pas équipé pour veiller tard», illustre M. Maltais. 

Le professeur explique que la plupart des provinces ou des États qui réussissent bien en éducation, comme la Norvège ou l’Ontario, peuvent compter sur un organisme conseil qui fait la synthèse des meilleures pratiques éprouvées et les fait connaître. Les recherches scientifiques indiquent par exemple que l’aide aux devoirs, «avant l’âge de 10 à 11 ans, ça donne à peu près rien», indique M. Maltais. Pourtant, le gouvernement a engouffré des millions de dollars dans de telles mesures au primaire ces dernières années. 

Organisme mandataire de l'État

M. Maltais et ses partenaires, l’enseignante Hélène Lecavalier et le gestionnaire Dominic Bertrand, recommandent au ministre de faire de l’INEE un organisme mandataire de l’État, afin de préserver son indépendance. Le modèle serait le même que celui de l’Institut national d’excellence en santé et en services sociaux (INESSS), qui se charge d’approuver les médicaments, les vaccins ou les autres pratiques des professionnels de la santé. 

L’INESSS fait de plus en plus de recommandations qui touchent les services sociaux et l’INEE pourrait devenir son partenaire pour ce qui touche à l’éducation. De grandes problématiques comme l’autisme pourraient être étudiées par les deux entités, explique M. Maltais. 

Pour que les nouvelles façons de faire soient intégrées dans les écoles, le groupe de travail propose que tous les intervenants (directeurs, professionnels, enseignants, etc.) aient droit à au moins 3 jours par année payés et dédiés à de la formation continue. C’est l’accumulation de toutes ces journées qui pourrait coûter jusqu’à 60 millions $ aux Québécois. «Les gens pourront se rencontrer en équipes-écoles et s’approprier les notions, discuter des changements», plaide M. Maltais. 

Selon le professeur, le prochain budget du gouvernement devrait déjà contenir de l’argent à cet effet. «C’est quelque chose dont on ne peut pas faire l’économie. Sinon, l’Institut n’aura pas l’effet qu’on souhaite», explique-t-il. 

Institut controversé

La création d’un tel Institut déchire le réseau de l’éducation depuis plusieurs mois. Certains professeurs d’université et enseignants sont ravis par l’idée. Lors des consultations tenues cet automne, M. Maltais estime qu’environ 75% des 80 mémoires reçus étaient favorables à ce qu’il voit le jour. 

Plusieurs voix discordantes se font aussi entendre, notamment du côté des syndicats. La Fédération des syndicats de l’enseignement (FSE), membre de la CSQ, a créé une vidéo au début décembre pour dénoncer cette «fausse bonne idée», déplorant que le poids de la réussite des élèves repose encore une fois sur les seules épaules des enseignants. 

Une pétition s’opposant à la création de cet Institut a également recueilli 255 signatures de professeurs d’universités cet automne. Ceux-ci, qui représentent environ le quart de ceux qui travaillent en éducation, dénoncent le fait qu’on veuille dicter les façons de faire dans les classes du Québec en se fiant à un seul type de savoir, les «données probantes». 

En entrevue, M. Maltais rétorque que l’INEE qu’il propose serait très «inclusif». Il éviterait de hiérarchiser les savoirs et inclurait les savoirs d’expérience terrain. Il serait également en contact étroit avec le ministère de l’Éducation, les universités et même le Conseil supérieur de l’éducation, qu’il ne propose pas d’abolir. Cet automne, le Conseil supérieur de l’éducation avait plutôt demandé au ministre Proulx de lui confier le mandat de chapeauter ce nouvel institut.

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LETTRE AU MINISTRE DE L'ÉDUCATION

(Signée Martin Maltais, Hélène Lecavalier et Dominic Bertrand)

Monsieur le Ministre, bonjour.

Il nous fait plaisir de vous déposer, conformément au mandat que vous nous avez confié et dans les délais prévus, nos recommandations concernant la création d’un institut national d’excellence en éducation (INEE).

D’entrée de jeu — et c’est là l’objet de nos premières recommandations —, nous recommandons fortement que soit créé, par une loi de l’Assemblée nationale, un institut national d’excellence en éducation comme organisme mandataire de l’État. Nous sommes profondément convaincus que le scénario recommandé ici, particulièrement à la suite des consultations que nous avons menées, aura un impact significatif pour soutenir la réussite éducative.

Nous tenons également à mettre en relief cinq constats découlant des consultations, qui ont guidé nos recommandations. Ces principes, qui sont davantage décrits dans notre rapport, découlent des consultations que nous avons menées et auxquelles un grand nombre de groupes et d’individus engagés dans la réussite éducative ont participé.

Le premier concerne la finalité de l’INEE. Rendre accessible — avec toute la portée que peut avoir l’idée d’accessibilité — l’état des connaissances scientifiques et des pratiques avérées pour l’ensemble des acteurs qui oeuvrent à la réussite éducative des Québécois, rencontre un très large consensus, auquel s’est ajoutée l’idée d’assurer une veille scientifique.

Le second porte sur l’indépendance de l’INEE et de ses membres. La presque totalité des groupes, des personnes rencontrées et des mémoires reçus insistent sur l’importance de garantir une indépendance à l’égard des influences de toute nature.

Le troisième concerne les types de savoirs considérés et l’étendue des savoirs scientifiques à propos desquels il est important de rendre compte auprès des usagers. Les mémoires et les rencontres ont mis en relief l’importance de prendre en compte tant les savoirs d’expérience, le contexte et la recherche scientifique. Ils ont aussi permis de clarifier qu’en éducation, rendre compte des résultats des travaux scientifiques implique de solliciter tant des résultats de recherches qualitatives que quantitatives et, surtout, d’agir avec prudence avec l’idée de hiérarchisation des niveaux de preuve.

Le quatrième constat porte sur la place et le rôle de l’INEE. On souhaite qu’il ait une relation de proximité avec tous les acteurs et groupes, notamment le ministère, le Conseil supérieur de l’éducation, les universités, le Centre de transfert pour la réussite éducative du Québec (CTREQ), les personnels (cadres, hors cadres, enseignants, professionnels), l’ensemble des organismes qui oeuvrent actuellement auprès des élèves et le public. Bref, un grand nombre d’entre eux souhaitent que l’Institut agisse comme un «phare» de la réussite éducative.

Le cinquième constat suggère que l’INEE joue un rôle significatif auprès des acteurs de la réussite éducative en identifiant les besoins de formation avec ces derniers et en collaborant avec les autres acteurs de la réussite éducative, notamment les universités et le CTREQ, dans la formation et l’accompagnement des personnels.

Voilà les grands constats que nous voulons vous partager d’entrée de jeu, en rappelant que l’INEE et les autres transformations sur lesquelles le gouvernement du Québec s’engage à l’égard de l’éducation ne pourront atteindre les cibles souhaitées si l’ensemble des personnels ne bénéficient pas du temps requis et de l’espace nécessaire pour se mobiliser et s’approprier (mettre à sa main) les éléments répondant à leurs besoins, dans le contexte où ils évoluent.

Recevez, monsieur le Ministre, l’assurance de nos meilleurs sentiments et de notre entière collaboration dans les suites que vous donnerez à l’égard de nos recommandations.