Chronique|

Allez, et buvez en connaissance de cause

Ceux qui pensent encore que boire un verre de temps à autre est bon pour le cœur se berceraient d’illusions.

CHRONIQUE / J’en entends rouspéter contre les chercheurs de la santé publique. Hé, pouvez-vous nous laisser boire notre petite bière tranquille?


Le Centre canadien sur la dépendance et l’usage de substance (CCDUS) a publié cette semaine un rapport qui bouscule bien des idées reçues sur la consommation d’alcool.

Ainsi, boire seulement 3 verres par semaine représente déjà un risque modéré pour la santé, selon le experts qui ont fait une revue de la récente littérature scientifique.



Même à seulement deux verres d’alcool par semaine, un risque pour la santé demeure, bien que faible.

En fait, nous disent les experts, il n’y a plus de seuil sécuritaire pour consommer de l’alcool.

Ceux qui pensent encore que boire un verre de temps à autre est bon pour le cœur se berceraient d’illusions.

«On ne boit pas pour sa santé et aucune consommation n’est bonne pour sa santé», a déclaré à La Presse Réal Morin, un médecin de l’INSPQ, après la publication du rapport.



C’est assez clair. Et un peu triste. On sent que le message de la Santé publique glisse tranquillement de la modération a bien meilleur goût à l’abstinence a bien meilleur goût…

Comme bien d’autres, j’ai accueilli les conclusions des experts avec le même enthousiasme que la découverte d’une mouche noyée dans mon verre de rouge du vendredi soir.

Quoi, on ne pourra plus prendre un petit verre de temps en temps sans craindre de chopper un cancer?

Et le plaisir, là-dedans?, m’a fait remarquer un copain.

Prendre quelques bières entre amis en regardant un match de football, c’est bon pour le moral. On pourrait aussi complètement bannir l’alcool et se bourrer de pilules. Tout est question d’équilibre, non?

Bien sûr.



En même temps, j’aime quand la science fait ce qu’elle fait de mieux: dynamiter les idées reçues.

L’alcool profite encore d’un vernis social favorable que les autres substances psychoactives n’ont pas.

Notre société a dénormalisé la consommation de tabac et de marijuana. Alors que prendre un petit verre pour se détendre à la fin de la journée est encore perçu comme normal. Sain, à la limite!

J’aime bien que les chercheurs lèvent l’ambiguïté sur cet aspect: on ne boit pas pour sa santé.

On boit parce qu’on aime le goût du vin ou de la bière, on boit pour se saouler, vaincre notre gêne ou nos inhibitions, ou se détendre après une journée de travail. Mais on ne boit pas pour sa santé.

En 2017, l’alcool a causé 18 000 décès au Canada.

Cette même année, les coûts associés à la consommation d’alcool au pays s’élevaient à 16,6 milliards de dollars, dont 5,4 milliards ont été dépensés en soins de santé.

L’alcool est l’une des principales causes évitables de décès, d’invalidité et de problèmes sociaux, de même que de certains cancers, certaines maladies cardiovasculaires, certaines maladies hépatiques, ainsi que des blessures accidentelles et des actes de violence…



Autant d’éléments à considérer alors qu’on cherche par tous les moyens à soulager notre système de santé.

J’ai pris le temps de lire le fameux rapport du CCDUS. Et ça vaut la peine, on comprend mieux la démarche.

Ça dit que les humains, en général, sont prêts à accepter différents niveaux de risque dans la vie.

Tiens, on est prêts à tolérer la pollution de l’air à condition d’avoir seulement une chance sur un million d’en mourir prématurément.

Dans le cas d’activités volontaires – comme fumer la cigarette ou avoir des relations sexuelles non protégées – on est prêts à tolérer un niveau de risque plus grand, soit une chance sur 1000 d’en mourir avant le temps...

Or dans le cas de l’alcool, les chercheurs ont réalisé que les recommandations de consommation actuelle (qui datent de 2011) étaient basées sur un taux de risque de mourir trop vite de… une chance sur cent.

Le saviez-vous? Pas moi.

Ça rejoint ce que je disais plus haut: l’alcool jouit d’un statut privilégié par rapport à d’autres substances psychoactives.

Et c’est le rôle des experts de nous donner l’heure juste là-dessus.

Bref, la nouvelle recommandation de deux verres par semaine ramène les chances de mourir prématurément à une sur mille. Le même taux que pour le sexe sans condom, ou les autres activités à risque dites «volontaires».

Je ne vous ferai pas la morale. Comme disent les chercheurs, les gens ont le droit de savoir les risques auxquels il s’exposent en buvant. Maintenant, vous savez, à vous de voir. À votre santé!